MEAD (M.)

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Née au tout début du XXe siècle, à Philadelphie, Margaret Mead devait marquer de sa forte personnalité et pendant cinquante années, jusqu’à sa mort, la société américaine et tous ceux qui s’interrogent sur le sort des hommes. Issue d’une famille aisée du Middle West – son père était professeur d’économie à l’université de Pennsylvanie –, elle raconte dans son autobiographie (Du givre sur les ronces ) combien elle fut aimée de ses parents et combien fut déterminante pour elle l’influence d’une longue lignée de femmes qui toutes semblaient avoir mené leur vie avec intensité et détermination. Ce sentiment d’appartenir à une société cohérente tout en ayant reçu le profond désir de la questionner fit de Margaret Mead une personne décidée à s’engager dans une aventure significative à la fois pour elle-même et pour l’espèce humaine.

De Samoa à Manus

Margaret Mead voulait, écrit-elle, faire de sa vie une protestation contre cette gravure ancienne qui était posée sur la cheminée de la maison familiale et qui représentait «deux enfants, une petite fille appliquée à coudre et un beau petit garçon très digne, qui, assis tout simplement, portait ses regards sur le monde». La petite Margaret avait très tôt souhaité en secret «faire des songes impossibles et chercher à attraper la lune». Elle fut aidée en cela par les exemples de sa grand-mère et de sa mère, l’une et l’autre intéressées par la psychologie et la sociologie. Au cours de ses études, en même temps qu’elle découvrait toute une série de causes justes à défendre, elle suivait l’enseignement sévère de Franz Boas, qui l’initia, avec son assistante Ruth Benedict, à l’anthropologie. C’est ainsi qu’elle fut une des dernières élèves du «père de l’anthropologie», selon l’expression de Claude Lévi-Strauss, après qu’il eut déjà formé Robert Lowie, Alfred Kroeber et Ralph Linton.

Décidée à entreprendre sa première étude en Polynésie, elle réussit à convaincre Boas de l’autoriser à partir seule sur une île lointaine enquêter sur les problèmes de l’adolescence. Pourtant, Boas refusa de la laisser travailler aux îles Tuamotu, préférant Samoa, moins isolée. Sur le bateau du retour, elle devait rencontrer un jeune psychologue néo-zélandais qui devint bientôt son second mari: Reo Fortune. De son séjour à Samoa, elle rapporta un livre qui fut publié en 1928 (Coming of Age in Samoa ) et qui cherchait à prouver que la crise de l’adolescence n’existait pas dans certaines sociétés, alors qu’on la croyait universellement répandue. Margaret Mead orientait son étude en s’intéressant au comportement des individus sans pour cela décrire les rouages compliqués de l’organisation sociale. Seule lui importait une démonstration capable de mettre en doute les poncifs de l’éducation traditionnelle américaine. L’exemple polynésien, longuement observé et décrit, conduisait au dernier chapitre intitulé «Pour une éducation libérale». Ainsi Margaret Mead reconnaissait-elle que le travail scientifique auquel elle se livrait pouvait apporter des solutions aux problèmes qu’elle avait elle-même rencontrés dans sa société d’origine. Tout en s’inspirant des découvertes de Freud, elle cherchait à illustrer les variations du comportement des individus selon la culture à laquelle ils appartiennent.

Elle étendit cette méthode au cours de son second voyage dans le Pacifique, à Manus. Sa description éclairait surtout la vie familiale, le monde de l’enfance et de l’adolescence. Et, là aussi, cette expérience l’engageait à réfléchir sur les solutions qu’il convenait d’apporter en Amérique aux problèmes de l’éducation. Ainsi, chaque expérience de terrain enrichissait d’une importante documentation, traitée de manière vivante, sans jargon, accessible à un vaste public, la connaissance d’une société particulière. Pourtant, la référence principale n’est pas pour Margaret Mead l’ensemble des faits sociaux mais l’individu modelé par une culture. On peut donc se demander si la traduction que fait Margaret Mead d’une culture étrangère en termes exclusivement individuels ne l’a pas éloignée d’une appréhension plus sensible et plus profonde de la cohérence d’une société. De quel individu s’agit-il dans ces sociétés qui reproduisent dans leurs cérémonies une vision du monde à la fois stable, exclusive et particulière à une petite île parmi d’autres?

La remise en cause des stéréotypes

La méthode de Margaret Mead fut appliquée ensuite à la comparaison de trois sociétés de Nouvelle-Guinée à partir de la notion de tempérament culturel . Cependant, si riches que soient les éléments d’information et si sensible qu’apparaisse le coup d’œil de l’auteur, son livre laisse le lecteur sur l’impression qu’il est difficile d’accepter une typologie des cultures fondée sur des traits aussi généraux que la douceur, l’agressivité, l’appétit sexuel ou la placidité. En réalité, l’expérience de Margaret Mead est essentiellement orientée de manière à servir la cause d’une libération des mœurs dans la société américaine. Elle écrivit son livre en même temps que Gregory Bateson, devenu son compagnon, en écrivait un autre sur son expérience chez les Iatmul de la vallée du Sepik. Bateson sut partager avec elle «le sentiment que la grande découverte, la réponse à tous nos problèmes ou la grande création, le sonnet parfait se trouvent à peine au-delà de notre portée»... Ce texte de Bateson, Margaret Mead le cite pour montrer l’enthousiasme qu’ils mirent tous deux à l’étude de la culture balinaise entreprise après leur mariage. Ils réunirent une immense documentation photographique et cinématographique, procédé tout à fait nouveau et qui devait faire école plus tard.

Après la guerre, en 1948, Margaret Mead marqua plus encore son engagement en publiant un ouvrage intitulé Male and Female , où elle discute avec passion des moyens d’instaurer un certain bonheur entre les hommes et les femmes d’une société industrielle de type américain. À partir de la diversité du comportement humain, que Margaret Mead a plus que tout autre soulignée, elle engage le lecteur à accueillir une série de propositions capables de promouvoir un épanouissement des facultés individuelles ainsi qu’une meilleure entente entre les sexes comme entre les générations successives. Avec son extraordinaire sensibilité, Margaret Mead réussit ainsi à mettre en lumière les problèmes qui allaient progressivement passionner et bouleverser les rapports entre hommes et femmes dans la société moderne. Sa propre enfance, celle de sa fille et les nombreuses heures qu’elle a passées de par le monde à observer les manières de vivre lui ont permis d’écrire avec conviction tout un programme d’éducation de l’enfant. Elle a su sensibiliser dès 1948 le public américain à des problèmes aussi importants que l’allaitement, le sevrage, l’acquisition de la propreté, l’initiation sexuelle, les rapports entre frères et sœurs, entre parents et enfants du même sexe ou de sexe opposé. Il ne fait pas de doute que la panoplie exotique des exemples dont elle parsème son livre a aidé le public à accepter de réfléchir à son propre comportement et à la validité des impératifs de la tradition. On doit lui attribuer le grand mérite d’avoir abordé avec une totale liberté et beaucoup d’optimisme les sujets de préoccupation qui ont permis de remettre en cause les stéréotypes des attitudes masculines et féminines. Son engagement – déjà apparent lorsqu’à l’âge de vingt ans elle faisait une collecte en faveur de Sacco et Vanzetti – s’est prolongé tout au long de sa vie et jusque dans ses derniers ouvrages, consacrés au conflit des générations et à la lutte contre le racisme.

L’extraordinaire influence de cette anthropologue sur sa propre société, la célébrité qui l’accompagnait dans tous ses déplacements et l’enthousiasme qu’elle faisait naître lorsqu’elle retrouvait des populations qu’elle avait jadis étudiées, en particulier en Nouvelle-Guinée – la formation de cette jeune nation lui doit beaucoup –, sont la preuve que Margaret Mead a rempli la tâche qu’elle s’était donnée dans l’élan de sa jeunesse.

En 1983, a paru aux États-Unis un gros livre de près de 400 pages sous la plume d’un autre anthropologue ayant, lui aussi, travaillé dans l’archipel des îles Samoa, Derek Freeman. Le but de cette étude est tout entier dans son titre: Margaret Mead et Samoa, la construction et la destruction d’un mythe anthropologique . Après avoir replacé la parution en 1928 de Coming Age in Samoa dans le contexte idéologique de l’«émergence du déterminisme culturel», Freeman s’emploie à défaire le mythe que M. Mead aurait eu pour mission de faire naître sous la direction de son maître Franz Boas et tente de réfuter point par point les analyses de M. Mead sur Samoa. L’intention est polémique et d’autant plus décevante que Freeman, entrant en scène plus de cinquante années après M. Mead, n’a pas tenu compte des acquis considérables à la fois ethnographiques et méthodologiques. Contredire n’est pas réfuter, surtout s’il s’agit de «comprendre» toute une société dans ses valeurs fondamentales. Margaret Mead donne maints exemples de son exceptionnelle compréhension en découvrant notamment dans la relation frère-sœur le lieu où se situe pour les Samoans à la fois l’interdit et le modèle de toute relation intime entre homme et femme. En anthropologie, Margaret Mead reste plus sensible et plus subtile que son plus acharné détracteur.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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